
Itinéraire
atypique
La plupart des cars de touristes débarquent leurs
passagers au bas de la rue de Steinkerque.
Ceux-ci montent tout droit vers la basilique et la place du Tertre pour en
redescendre une heure plus tard.
Afin d'éviter ce flot continu et compact que se disputent les joueurs
de bonneteau,les vendeurs de cartes postales ou de bimbeloterie, il suffit
de tourner en direction de la place des Abbesses. Puis de remonter vers la
paisible place Emile-Goudeau. . .

Au
croisement de la rue Yvonne-Le Tac (institutrice déportée) et de la rue Tardieu (famille de
graveurs), plus d'ambiguïté: les escaliers
de la Butte apparaissent, premier fouillis verdoyant et
accidenté, obligeant les immeubles à s'arrimer
en cascade, palier par palier, le long des marches. L'erreur
funeste du visiteur distrait consisterait à grimper
la rue Chappe et à les escalader. En haut, désireux
d'explorer la Butte, il se crisperait le mollet à redescendre,
puis à remonter, sans parvenir à retrouver
son fil d'Ariane dans cet entrelacs subversif.
Mieux
vaut différer l'ascension et
se glisser dans la rue La-Vieuville, encoignure tournicotante
débouchant aux Abbesses. Sur ce petit triangle piétonnier,
autrefois place de l'Abbaye, de vieilles pipelettes fourbues
reprennent leur souffle sur les bancs publics. La station
vert-de-gris du métro à verrière signée
Guimard tourne le dos au square Jehan-Rictus replanté par
endroits d'espèces botaniques délibérément
folles. Normal, dans ce jardin, quelques âmes taquines
de Montmartre l'insurgée font encore parfois, vers
le mois de mai, la nique aux moineaux moqueurs. A cet endroit,
campait l'ancienne mairie oùconvola Verlaine et
résista Jean-Baptiste Clément pendant les
heures rouges de la Commune... En face, à l'arrêt
du Montmartrobus, une grand-mère grimpe dans ce
petit joujou du transport en commun, court et maniable,
car adapté à la topographie caractérielle
de la Butte. Le chauffeur, souvent d'humeur badine, maîtrise
aussi bien les aspérités du parcours que
les caprices des passagers. Ce jour-là, dans le
sens Caulaincourt-Trois-Frères, le trajet se révèle,
dans la descente, particulièrement cahotique. Surprise
des usagers, soupirs de connivence faussement grincheux.
Parfois, Jean Marais, vieil habitant du tertre, les honorait
de sa troublante prestance octogénaire. . .
Rue des Abbesses, coeur commercial du quartier, vit ses
dimanches matins de marché dans une cacophonie bon enfant. Et assume ses soirées
d'automne dans un brouhaha de couche-tard qui enfume ses cafés. Au Sancerre,
la jeunesse débridée échange sans pudeur ses soucis existentiels
: l'espoir déçu d'une réponse affective ou professionnelle
suscite plus de commentaires qu'une bonne nouvelle consommée. Au contraire, à La
Mascotte, sous les tempes grisonnantes et légèrement éméchées
du comptoir, le petit blanc revêche favorise le mûrissement de
l'aphorisme du jour, parole ubuesque du Montmartrois jovial qui ignore la sournoise
solitude citadine.
Car Montmartre, mine de rien, unit sans sourciller ses doux dingues et ses
intellectuels déboussolés, ses célibataires-chiens battus
et ses travelos en civil, ses gratte-papiers fourbus et ses saltimbanques mythomanes.
Ce type de réunions spontanées a d'ailleurs donné à la
Butte d'irrésistibles canulars, montés entre copains au gré des
beuveries.
En 1920, le dessinateur Poulbot et quelques turlupins, dont Maurice Halle,
propriétaire du cabaret La Vache enragée, proclamèrent
ainsi la commune libre de Montmartre. Outre un noble désir de protéger
petites gens et espaces verts de la spéculation immobilière,
leur parti "antigrattecieliste"préconisait "la construction
de trottoirs roulants pour se rendre d'un bistrot à l'autre"! Fantaisie
désarmante du génie... Increvable petite brise de liberté rendant
aujourd'hui encore l'air plus pur, le ciel plus bleu quand on se hisse rue
Ravignan, dans les pas réfléchis de Picasso ou les ombres penchées
de Modigliani, illustres locataires du Bateau-Lavoir. Suspendu à mi-pente,
place Emile-Goudeau,la bâtisse, autrefois en bois, doit son sobriquet à ses
couloirs en coursives et... à son unique robinet! Qu'on le veuille ou
non, en gravissant cette colline, le coeur devient rebelle à toute fatalité.
Place Jean-Baptiste-Clément, un refrain têtu de cerises et de
rossignols resserre l'étreinte de deux
amoureux.
Rue d'Orchampt encore, au numéro 11 bis, une ritournelle de fête
foraine force les grilles de la demeure de Dalida. Au coin de l'avenue Junot
et de la rue Girardon, les frasques théâtrales de Marcel Aymé surgissent
dans la muraille où Jean Marais fit incruster un Garou-Garou de bronze.
Allée des Brouillards, le romantisme languissant d'une stance de Nerval
somnole dans le jardin délaissé du Château, puis s'effiloche
le long de l'étroit passage bordé de courettes campagnardes envahies
par les glycines...
Partout, les sépias de Montmartre époussettent la grise banalité de
l'impuissance. En haut de la rue de l'Abreuvoir, près de Maison-Rose,
où le génie alcoolique d'Utrillo disputa sa postérité aux
passants qui le huaient. Derrière la palissade en bois jaune et vert
du Lapin agile, haut lieu de débauche et donc d'inspiration pour les
peintres et les poètes du début du siècle. Le long, enfin,
de ces arpents de vignes replantés en 1933 pour protéger la rue
des Saules de l'appétit des promoteurs, et qui donnent victorieusement
en octobre une foutue piquette vendue à prix d'or... Comme quoi, sur
ce diable de monticule excentrique et prodigue, un miracle est toujours possible.
A commencer, chaque printemps, par l'éternel retour des chèvrefeuilles
et des lilas, qui, sur cette Butte-là, ne mourront jamais tout à fait...